31.10.2008
Les troisièmes semaines de Janvier
Ces semaines de Janvier ont été marquées par ma visite début octobre au Prix Bayeux des correspondants de guerre, une des grands messes des festivals de grand reportage. Dans une très bonne ambiance, des journalistes venus des 4 coins du monde se rencontrent, participent à des débats, visitent des expos et visionnent des reportages. J’ai ainsi pu voir « Le Mexique en guerre contre ses cartels »un reportage sur les narcotrafiquants mexicains et la guerre des gangs qui a déjà fait plus de 3000 morts depuis le début de l’année. Parmi les victimes, des journalistes qui sont pris pour cibles alors qu’ils enquêtent sur le milieu (c’est le cas du directeur du quotidien Noticias de Michoacan dont le corps a été retrouvé dans une décharge…) ou d’autres violentés parce qu’ils évoquent les faits mafieux dans leurs journaux.
Le samedi avait lieu la remise des prix et au palmarès on retrouve :
Presse écrite : Elizabeth Rubin du New York Times Magazine pour son reportage « The battle company » pour lequel elle a suivi une unité américaine en Afghanistan entre septembre et octobre 2007
Prix photo : pour le photographe free-lance hongrois Balazs Gardi et son reportage réalisé dans la vallée afghane de Korengal.
Prix télé (et celui des lycéens) pour le reportage de Dominique Derda de France 2 sur le Zimbabwe tourné clandestinement. Il est ainsi entré dans le pays comme simple touriste et a pris des images avec son appareil photo numérique pour illustrer les terribles conditions dans lesquelles vit la population.
Prix jeune reporter à Julius Mwelu pour son reportage photo sur les émeutes qui ont suivi les élections dans son pays, le Kenya. Le jeune homme de 23 ans a également une fondation www.mwelu.org qui vise à aider les jeunes à réaliser des reportages photos et filmés en leur prêtant du matériel.
Prix Radio pour Mike Thomson de la BBC pour son reportage « A la recherche de Zawadi » du nom de cette jeune mère congolaise qui avait été enlevée par des rebelles armés, soumise à un viol collectif et forcée à pendre son propre bébé. Elle a ensuite assisté aux meurtres abominables de son frère, de deux autres enfants et de 45 villageois. Un reportage poignant qui vous prend littéralement aux tripes…
Prix Ouest France va à Anne Guion de La Vie pour son reportage "Congo, le viol comme arme de guerre " sur la condition des femmes dans le Kivu à l’Est du Congo.
Et enfin le prix du public va au japonais Yasuyoshi Chiba pour son reportage lui aussi sur les violences inter-ethniques au Kenya à la suite des élections présidentielles.
On constate donc que le jury mené par la brillante Caroline Wyatt de la BBC a récompensé des reportages sur des conflits ou des zones qui ne sont en général pas au premier plan dans nos médias comme le Congo, le Zimbabwe ou le Kenya. Tous ces reportages sont consultables sur le site du Prix : http://www.prixbayeux.org
Ces semaines ont aussi été marquées par la remise d’autres prix :
On peut ainsi se réjouir de la remise du Prix Nobel de Littérature à l’écrivain français Le Clézio qui a tout au long de son parcours littéraire pris le lecteur par la main pour l’emmener sur des routes inconnues à la poursuite de trésors et de peuples cachés. Il a aussi fait montre d’un humanisme de toutes les lignes dénonçant l’individualisme et la surconsommation effrénée. Plongez-vous sans relâche dans l’œuvre de cet écrivain-voyageur passionnant !
Le prix Sakharov de la liberté de la presse a lui été donné au dissident chinois Hu Jia. Ce prix décerné par le Parlement européen récompense ce bloggeur courageux qui sous le pseudonyme « Freeborn » dénonce (en compagnie de son épouse) les agissements du régime. Emprisonné depuis avril 2008 pour incitation à la subversion, il est devenu le symbole de la liberté d’expression dans les milieux diplomatiques occidentaux et pour la presse internationale. Créateur de nombreuses ONG de défense de l’environnement (contre la désertification, pour la défense d’espèce animales en danger) et organisateur de campagnes en faveur de la libération de prisonniers politiques, il était assigné à résidence jusqu’à son arrestation quelques semaines avant les Jeux Olympiques. Son jugement arbitraire avait déjà été dénoncé par l’Union européenne qui a cette fois envoyé un signal fort à son homologue chinois. Un régime dont les dirigeants ont tenté par tous les moyens (pressions par lettre, mail, téléphone, etc… sur les eurodéputés) d’éviter que ce prix lui soit attribué. Pékin a a posteriori exprimé son profond mécontentement, évoquant une grossière ingérence dans ses affaires intérieures… Un acte fort posé à l’encontre d’un pays qui a camouflé ses agissements (peine de mort, torture, répression des médias et d’internet, harcèlement des défenseurs des droits humains, pollution excessive, procès inéquitables…) pendant un mois d’hypocrisie sportive, médiatique et financière…
Autre pays et autre type de répression avec un autre journaliste héroïque qui n’a plus droit à une liberté de mouvement. Le jeune italien Roberto Saviano a en effet écrit le désormais fameux livre « Gomorra » sur la mafia napolitaine. Il y dénonce toutes les formes d’agissements qui gangrènent la société du sud de la péninsule et est pour cela poursuivi et menacé de mort par la Camorra. Dans un vibrant appel dans la Repubblica, il dit aspirer à une vie normale et à continuer à écrire sans devoir se cacher sous la protection de 7 gardes civils. Vu le succès du livre (+ d’un million d’exemplaires en Italie et une diffusion dans plus de 40 pays, un film primé, une pièce de théâtre qui cartonne,…) Saviano est devenu bien malgré lui une star petit à petit reniée par ses amis qui n’osent plus le côtoyer. Malgré tout, des marques de soutien lui sont adressées d’un peu partout. Je vous invite à en faire de même via cette pétition :
http://www.repubblica.it/speciale/2008/appelli/saviano2/i...
Impossible aussi ces dernières semaines d’échapper à la polémique autour de l’émission Les infiltrés de France 2 présentée par la star du 20 heures David Pujadas. Celle-ci a fait grand bruit car le principe de l’émission est de proposer des reportages réalisés en caméra cachée. Le premier opus proposé montrait ainsi la maltraitance dans une maison de retraite dans laquelle la journaliste avait été engagée comme stagiaire. Au-delà de l’intérêt du reportage, c’est plus la forme qui fait ici débat. Peut-on généraliser cette pratique dans les enquêtes ? A mes yeux, le journaliste ne peut dissimuler sa fonction professionnelle que pour accéder aux endroits qui lui seraient refusés mais il ne peut employer la technologie et la technique de la caméra cachée à tout bout de champ. Ces reportages peuvent certes montrer des réalités qui dérangent mais elles vont a posteriori encore renforcer la méfiance envers les journalistes et amener (comme c’est déjà le cas) à des procès contre les rédactions. L’art du reportage est de réussir à obtenir des images ou des témoignages chocs au vu et au su des personnes qui vous ouvrent leurs portes. Cette difficulté extrême renforce le mérite de ceux qui arrivent à le faire, même s’ils ne sont pas légions…
Dans un autre registre, plus optimiste cette fois, citons le blog de photojournalisme The Big Picture créé par le quotidien américain The Boston Globe qui publie trois fois par semaine une série d'images sur un même sujet d'actualité, soit 12 à 32 photographies en haute résolution et grand format (990 pixels) qui proviennent des plus grandes agences de presse (Getty, Reuters, AP, AFP...). De quoi en avoir plein les yeux.
http://www.boston.com/bigpicture
Et si vous êtes fan de grand reportage et d’expos, en voici une immanquable. Car le cliché mythique de Robert Capa pris lors de la guerre d’Espagne sur lequel on voit un soldat républicain blessé à mort va peut-être enfin pouvoir passer à la postérité. Celui-ci a en effet longtemps soulevé des interrogations quant à son authenticité à cause de son caractère trop parfait. Une exposition qui aura lieu à Londres du 17 octobre au 25 janvier intitulée « C’est la guerre ! Robert Capa au travail » montrera des planches-contacts de ce reportage retrouvées il y a 2 ans par Richard Whelan, biographe de Capa. Rendez-vous donc au Centre culturel Barbican pour les curieux voulant se faire leur propre idée ou pour simplement voir une expo d’un des maîtres du photoreportage…
Et enfin, cette info de dernière minute avec l’annonce d’un projet d’émission gouvernementale en France, annonce lancée par Thierry Saussez, patron de la communication du gouvernement. La réaction ne s’est pas fait attendre du côté de France Télévisions (réseau sur lequel ladite émission serait prévue) qui dénonce la tentative de communication officielle sur le service public. « Pourtant, une bonne petite émission de propagande, ça manque à la télévision française » me disait récemment mon camarade Vladimir P. de Moscou…
A bientôt pour de nouvelles semaines…
18:10 Publié dans LES SEMAINES DE JANVIER | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : grand reportage, medias, journalisme


